Interview / Jérome Pouille

Bonjour,

Je vous propose ici une interview d’un de mes amis photographes. Tout y passe, sa passion, son matos, sa philosophie de la photo, du sujet… Tout !

Jérôme est photographe dans le Nord Pas de Calais. Il est spécialisé dans la photo d’événements et travaille pour « l’Echo du 62« , un mensuel départemental et un site web dont il est webmaster..

Un CV bien rempli, depuis son bac, ses études en photo, photographe même pendant son service militaire, un amoureux de LA photo !!

J’ai rencontré Jérôme sur un concert dans le Pas de Calais en 2009, c’est le genre de photographe qui aime le contact du public et vient naturellement vers les autres.

Bonjour, Jérôme

Merci d’avoir répondu positivement à la demande d’interview.

Peux-tu nous dire comment tu es arrivé à la photo et plus particulièrement à la photo de concert ?

La photo, par « héritage » paternel, mon père est aussi un fana de photo avec tout l’équipement de développement N&B et du matos jusqu’au 6×9, j’ai donc baigné un peu dedans depuis mon enfance.

Je me suis par contre décidé à partir dans cette voie très tard, après un bac « D » (Bio) et avoir passé (sans résultat) les concours de Kiné !

C’est en redoublant ma terminale que j’ai fais la connaissance d’une surveillante, elle aussi fan de photo, qui avait l’adresse d’une école en Belgique. J’y suis parti pendant les 2 années après mon bac.

Après tout est histoire d’opportunités, j’avais peut être la possibilité de rentrer à l’ECPA (établissements ciné et photo de l’armée) pour faire mon service militaire et peut être y rester, mais j’avais cassé mon sursis trop tôt, résultat je me suis retrouvé photographe au 58eme RA à Douai !

Ensuite j’ai pu rentrer à l’Echo du Pas-de-Calais (à l’époque l’Echo Rural) en 1998 pour y concevoir le site internet en tant qu’emploi jeune et j’y ai fait mon trou. J’ai petit à petit un peu repris mon rôle de photographe tout en jouxtant la conception Web, l’informatique, la création des réseaux, la mise en place des serveurs…

Et de reportages en reportages j’ai finalement pu rentrer dans les salles de concerts. Aimant depuis toujours les ambiances sombres et les éclairages difficiles, je me suis tout de suite senti à l’aise dans cette discipline !

Ton parcours a été semé d’embuches, quand on lit ta bio sur ton site, penses-tu que c’est le parcours classique de tes collègues photographe ?

Je pense plutôt avoir eu de la chance, je suis toujours resté dans le domaine création/visuel. Même sans appareil photo, j’avais à concevoir des interfaces, a créer, et mon approche « photo » a souvent été un atout comparé aux informaticiens purs. Il est très difficile de vivre de la photo maintenant, je n’en vie pas d’ailleurs réellement, puisque la photo n’est qu’une partie de mon travail. Avec en définitif seulement un Bac en poche et un diplôme non reconnu en France, je suis tout de même parvenu à obtenir ma carte de presse, un sésame pas si facile que ça à obtenir, donc je m’estime chanceux au final.

Tu insistes beaucoup sur la présence de ton père (professeur de dessins d’art) lors de tes études en Belgique. Penses- tu qu’il soit nécessaire d’avoir un avis critique continu sur ses photos ?

Disons que l’œil de mon père a toujours été comme une espèce de hache capable de voir en deux secondes les défauts et ensuite seulement ce qui est bien. Avec lui c’est quasiment la loi du tout ou rien !

Un peu « difficile » les premiers temps, mais au final très formateur surtout qu’il avait quasiment toujours raison ! Son esprit critique n’a jamais été négatif mais seulement pour me faire progresser.

Avoir un avis extérieur sur son travail est indispensable car autrement on tourne en rond, mais il faut avoir 100% confiance en cette (ces) personne(s). Il est plutôt difficile de voir son travail réduit à néant en quelques secondes par telle ou telle critique, et si tu n’a pas confiance en la personne, si ça n’est pas pour te faire progresser, cela ne sert à rien.

Le fais-tu encore ?

En réalité en continue, au travers des réseaux sociaux, de mon site internet, je vois ce qui plaît ou non, mes collègues me donnent leur avis aussi, mon père moins car il déteste internet, et comme je ne fais que rarement des tirages, il peut difficilement s’exprimer. Après je suis un éternel sceptique, doutant souvent de mon travail et cherchant toujours à ne pas m’endormir dans une routine dévastatrice en terme de créativité.

Quand tu à l’œil dans le viseur à quoi penses-tu ?

Bien souvent… a rien et à tout en même temps. A tout car je scrute le spot derrière qui va me donner une belle lumière dans les cheveux, le fil qui traîne avec lequel je vais composer, le mec au troisième rang qui délire a fond. Et en même temps à rien, inutile de me demander ce que je pense du concert, ma vision est à la fois trop globale (pour ne rien louper) et sélective (le viseur). Pour preuve, j’ai toujours les deux yeux ouverts, un pour le viseur et un autre pour capter ce qui peut se passer autour.

Bien souvent je laisse le duo œil+appareil composer et comme il se connaissent bien, ils arrivent a sortir quelque chose !

Tes prises de vues sortent de l’ordinaire pour un journal, est-ce une valeur ajoutée ? Ou as-tu eu besoin de te battre pour imposer ton style ?

les deux ! c’est un atout sur le long terme, mais ca a été plus difficile a faire passer au début, les habitudes étant sur des photos plus consensuelles. Après je pense qu’un photographe a son style, inutile de lui demander de faire autre chose, ce ne sera que perte de temps. Comme c’est souvent au « feeling » que je travaille, il m’est difficile de m’imposer tel ou tel style sur la longueur, « chassez le naturel et il revient au galop » !

Quel est ton plus beau souvenir de photographe ?

J’en ai plein et des différents ! Entre la personne qui fond en larme en se voyant son album mariage, l’ambiance qu’il peut y avoir sur des festivals entre photographes et le ressenti d’un moment particulier c’est vaste. Mais si je devais en retenir un, ce serait la fois où je suis monté sur la régie lumière du MainSquare Festival à Arras. A la tombée de la nuit, perché à 15-20m au dessus de 20 000 personnes, j’ai presque eu le vertige au dessus de cette foule. Ca c’était magique, en plus la lumière était magnifique, un grand moment.

Et le pire ?

Je n’ai pas vraiment de pire moment de photographe, sauf peut être une fois lors de l’enduro du Touquet, un motard que j’avais aidé a mis un peu trop de « gaz » en repartant. Résultat, mon appareil plein de sable, avec le déclencheur bloqué à fond. J’ai réussi avec un couteau à le débloquer partiellement, mais j’ai loupé presque 2h de course (sur 3h), et au soir mon 20D a eu droit à un démontage complet pour nettoyage ! (il fonctionne toujours à l’heure actuelle, c’est mon autre dada de voir « comment ça fonctionne dedans »)

Tu évoques l’utilisation d’appareils comme le moyen format ou la chambre. Quel appareil t’a le plus marqué dans ta carrière ? Utilises-tu encore ce type d’appareil aujourd’hui ?

L’appareil le plus impressionnant sur lequel j’ai travaillé c’est une chambre 20×25. Bosser sur un tel matériel, avec une diapositive de la taille d’une feuille A4 est magique. Mais réservé au studio, dans la « vraie vie », mon appareil préféré a été Canon A1 (avant les 5D MKII et 7D bien sur…), avec son bruit de déclenchement si particulier. Et c’est surtout sur ce type de boitiers que j’ai commencé (canon AE1 et AV1). Ils sont toujours avec moi, en exposition chez moi dans mon « mini musée », avec mon premier boitier argentique « à moi » : un Eos 5 de 1994, le premier appareil avec autofocus déclenché par l’œil. Il fonctionne toujours en plus !

Mais je ne l’utilise plus vraiment, le numérique est arrivé à un niveau qualitatif supérieur, et… 36 photos, c’est court ! juste parfois, pour les prendre en main, car c’est toujours autre chose….

Que penses-tu de la course au pixels et au matériel ?

à mon avis, hors studio ou cas particulier, la résolution des 7D / 5D MKII est plus que suffisante, d’ailleurs la tendance semble même a revenir sur moins de pixels, mais en augmentant la sensibilité, c’est mieux je trouve !

Avoir 35 millions de pixels pour faite un 30×45 maxi c’est inutile, mon vieux 20D et ses 8 millions s’en sort tout à fait dans ce cas de figure ! Mais il est certain qu’un boitier comme le 5D MKII est magique, une qualité d’image exceptionnelle, un capteur plein format dans un boitier robuste, c’est du bonheur ! Reste que son AF est un peu mou et là je préfère le 7D, bien plus véloce et précis avec un viseur ultra clair. Peut être le 5DMKIII sera un compromis entre les deux, la qualité du  MKII et la rapidité du 7D !

Raw ou Jpg? (c’est un peu le thé ou café ^^)

Tout dépend du boitier et du sujet, sur le 5D, dans des conditions normales, je ne trouve aucune différence entre le Jpg et le RAW, je travaille donc le plus souvent en Jpeg. Ca aide beaucoup a gagner du temps en post-prise de vue pour notre maquettiste. Sauf en cas de lumière difficile ou le RAW permet une plus grande latitude de correction en post-process (concert par exemple).

Sur le 7D c’est un peu différent, si le Jpeg convient majoritairement, il y a une plus grande différence qualitative entre les deux formats, si c’est pour faire des photos de mes enfants en plein air ou les photos de vacances le jpeg est parfait, mais si c’est pour un concert ou un reportage, le RAW est là plus judicieux. Après, il faut avoir une bonne machine pour digérer ces fichiers énormes, heureusement, j’ai mon Core2Quad avec ses 6Go de Ram permet à Photoshop de pas trop ralentir.

Avec quoi traites-tu tes photos? Pourquoi avoir fait ce choix ?

Avec Photoshop Lightroom et Photoshop pour les retouches plus complexes. Je retrouve avec lightroom quasiment le plaisir du développement manuel (l’odeur de la chimie en moins). Le Workflow est très bien conçu et permet un gain de temps sur la  sélection/traitement assez conséquent. Ensuite son procédé non destructif permet de revenir facilement sur un développement tout en conservant les fichiers d’origine. Mais Photoshop reste indispensable pour les retouches plus complexes (correction de perspective, suppression d’éléments parasites…)

T’imposes-tu un temps maximum pour traiter une photo ?

Non, pas précisément, mais comme généralement c’est plus une correction de chromie, un recadrage, virer une pétouille, je passe rarement plus de 5-10 minutes par photo, surtout avec Lightroom. Avec photoshop, le temps était un peu plus long.

As-tu des conseils à donner à nos lecteurs ?

Mon premier : ne pas écouter certains puristes qui prônent le « no retouche », même sous l’agrandisseur, on avait la possibilité de modifier le contraste d’une image, de masquer certaines zones, d’en faire ressortir certaines, de recadrer ! D’autant plus que les images brutes de capteur ont besoin de ce « petit coup de peps » car elles sont trop douces. Ensuite, il faut être curieux, si vous me croisez dans la rue, en général j’ai les yeux rivés sur le ciel, a regarder les formes de nuages, a chercher une composition de lumière… En fait je n’arrête quasiment pas de « photographier mentalement ». Henri Cartier-Bresson disait « S’il n’y a pas d’émotion, s’il n’y a pas un choc, si on ne réagit pas à la sensibilité, on ne doit pas prendre de photo. C’est la photo qui nous prend ». Et je trouve que cette phrase résume tout… L’appareil n’est qu’un outil au service du photographe, un bon sera capable de sortir « la photo » avec un jetable, un mauvais, même suréquipé, restera mauvais !

Il faut avant tout se « faire plaisir », on ne fait bien que quelque chose que l’on aime vraiment. Et si je déconseille de vouloir devenir photographe pro (trop difficile d’en vivre), on peut tout autant s’éclater et fournir un travail qualitatif en « amateur » (au sens noble du terme). les photographes amateurs sur je croise souvent lors des festivals/concerts en sont le reflet, ils s’éclatent, et cela se ressent sur leurs photos, inutile d’être « pro » pour faire un travail de pro…

Un petit mot pour la fin ?

Merci à Posepomme et à Max pour m’avoir laissé cette zone d’expression. Contrairement à ce que Max dit, je suis plutôt de nature réservé, si vous me croisez un jour devant un pit, ne vous offusquez pas si j’ai l’air distant, en fait, je ne suis pas là, je suis dans mon appareil… Mais n’hésitez pas à me sortir de cette léthargie, je partage toujours avec plaisir !